Aimer inconditionnellement n’est-il pas contraire à la raison ? En nous demandant de pardonner inlassablement, Jésus n’est-il pas excessif ? On peut-être tenté de répondre par l’affirmative : si le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas, en nous faisant entrer dans une forme d’opiniâtreté à aimer, cet Amour divin nous fait quitter toute prudence humaine…

Le dernier verset de la première lecture de ce dimanche, extraite du livre de Ben Sira le Sage (28, 7) dément cette interprétation un peu trop facile. Loin d’opposer la raison à l’amour sans mesure il fournit, en quelque sorte, le motif de l’amour sans mesure : l’ignorance. Voilà une raison fondée de s’interdire de limiter la pratique de la miséricorde : il se pourrait qu’ils ne sachent pas. Et si la Sagesse incarnée prie le Père de pardonner à ses bourreaux au plus fort de la douleur, parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font, combien plus, nous-mêmes (qui peinons à connaître la vérité et plus encore le cœur de notre prochain) devons nous toujours céder à la miséricorde.

Pour autant, n’oublions pas qu’en amont, cette même ignorance déplorée constitue le ressort de la mission, sa raison fondée : s’ils savaient le don de Dieu ! S’ils connaissaient son Nom et son Visage ! Alors ce monde ne serait pas transfiguré à la seule fin des temps, mais dès maintenant. Car celui qui connaît vraiment Jésus ne peut plus vivre sans L’adorer et lui céder son cœur. Et cette abdication est la meilleure chose qui puisse arriver à un homme – et par lui, au monde entier.

Abbé Simon Chouanard