Chaque génération chrétienne est persuadée, à tort comme à raison, de vivre une crise de l’Église… inédite. Ce que nous vivons actuellement justifie et avive ce sentiment, avec les remises en cause plus profondes qui peuvent l’accompagner. Sans minimiser le moins du monde les faits et y ajoutant même le « scandale pour la foi » (la plupart du temps ignoré dans le traitement commun de l’information) permettez-moi de dire qu’il serait plus juste de parler d’Église de la crise que de crise de l’Église voire de définir l’Église comme une crise ! En effet, étymologiquement, « krisis  » désigne le fait de devoir « poser un choix », « de se décider »…

Or, Jésus-Christ, est venu en vue d’aider les hommes à faire un choix : celui de Le suivre : « Je suis venu dans le monde pour rendre un jugement » (Jn 9, 39), « Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, mais le glaive » (Mt 10, 34) . Sa Parole, inacceptable pour le commun des mortels, fend les cœurs ! Elle provoque une crise qui est le fondement même de l’Église et sa raison d’être (cf. Ac 2, 37). La première crise, jamais apaisée, est donc provoquée par le surgissement de la Vérité en Personne. Vérité que nul ne saurait détenir mais qui, Elle-même, détient et guide l’Église, dans sa prédication et son action.

À ce feu de l’Esprit, allumé sur la Terre par le Christ, se mêle néanmoins l’huile rance du péché qui l’avive en dégageant des vapeurs noires et nauséabondes.  La belle, nécessaire et sainte crise enclenchée par l’Évangile est redoublée par celle du scandale du Mal et de la défiguration de la Vérité ! La parole du plus beau des enfants des hommes suscitait une adhésion à la fois joyeuse et douloureuse : « Jamais homme n’a parlé comme celui-ci ! ». Assurément c’est Dieu qui parle en son Fils ! Mais Le voir traîné dans la boue et donner lieu aux pires humiliations, Le voir trébucher sur le chemin du Golgotha, exposé à la dérision et au scandale public d’une défaite, constater son silence et la débâcle générale : tout cela devient  insupportable.

Gagné par la honte, chacun peut être tenté à son tour de quitter les rangs. De ne pas supporter la crise ultime, d’oublier que le drame de la Passion traverse le monde et oblige pourtant chaque disciple à se déterminer. La tentation d’abandonner l’Église est celle d’abandonner le Maître, de tourner le dos à Dieu. Que faire alors ?

Frères et Sœurs bien-aimés, ne nous contentons pas d’agiter nos rameaux sous le soleil des beaux jours… suivons Jésus sur le chemin de la Croix. « La foi est de rencontrer l’Église sous les haillons dont la couvre la sottise ou la folie de ses enfants de toucher la paix des profondeurs sous l’agitation des tempêtes » écrivait à une correspondante un grand théologien du siècle dernier qui s’inquiétait déjà de la « crise » de l’Église… Toute Semaine de la Passion nous rappelle que l’heure du courage et de la foi a sonné. Toute Semaine Sainte nous convoque, avec Marie, Jean et les vrais disciples, sous l’étendard de la Croix. Plus que jamais, tenons-nous humblement et fidèlement en présence du Cœur de Jésus. Il est scandaleusement blessé, mais le Sang et l’Eau qui en jaillissent – pour qui veut bien demeurer et contempler le Signe – lavent ce vieux monde déchu, en commençant par l’Église… d’où procèdent toute crise et tout renouveau.

Abbé Simon Chouanard